Je juge, tu juges, il juge…

Un après-midi, alors que je sillonnais les routes de la campagne parentale pour gérer les accotements meubles, j’ai failli diriger toute la famille dans le fossé le plus proche en attardant mon regard sur une scène inhabituelle : une voiture s’était arrêtée à l’orée d’un champ, les passagers à l’arrière ont ouvert la portière et en ont fait descendre un petit chien roux à l’air passablement malheureux. Je les ai vus ensuite refermer la voiture et continuer doucement sur le sentier qui montait, avant de disparaître de ma vue.

Ni une, ni deux, j’ai enclenché le mode jugement :

Pff, et voilà, encore des irresponsables qui abandonnent leur chien dans la nature. Pauvre toutou, ces gens sont vraiment horribles.

J’ai fait demi-tour et je me suis engagée dans le même sentier que la voiture bleue, en espérant retrouver le chien, qui restait cependant invisible. Au bout du chemin, une aire de parking, où est garée la voiture, maintenant vide. Derrière, un canal avec une route de promenade. Et ma mère de me dire, une fois elle aussi sortie du mode jugement :

Ils ont peut-être fait sortir le chien avant parce qu’il devait faire ses besoins ou il était très énervé, et ils l’ont retrouvé au niveau de l’aire de parking…

Et dit comme ça, ces gens dont je n’ai même pas vu le visage avaient beaucoup moins l’air d’être des monstres.

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Lorsqu’on rencontre une situation qui nous heurte, qui nous choque, nous avons vite tendance à porter un jugement sur les gens qui en sont, d’après nous, à l’origine :

  • quand un parent hurle sur son enfant dans le métro
  • quand une personne nous dépasse dans la file d’attente
  • quand un vendeur nous parle de manière désagréable, avec agressivité
  • de manière générale, souvent quand une personne qu’on croise, ne réagit pas de la manière que nous attendions, que nous trouvons « acceptable »

Nous jugeons également facilement lorsque nous parlons avec une connaissance de quelqu’un qui n’est pas là : on a vite fait de ne parler que de ses travers, en généralisant, et en enlevant ses faits et ses dires du contexte dans lequel ils résident.

Nous oublions parfois que nous ne voyons qu’une diapositive dans la séquence de la vie de cette personne que nous apercevons au loin dans la rue, qui ne fait qu’entrer dans notre vie pour en sortir aussitôt. Ce papa qui hurle sur son enfant, est peut-être extrêmement fatigué, sous le coup d’un licenciement, ou en dépression. Cette personne qui nous dépasse dans la queue, est peut-être très pressée d’aller retrouver quelqu’un qui lui a beaucoup manqué. Ce vendeur qui nous parle avec agressivité, est peut-être stressé car ses conditions de travail sont très difficiles.

Peut-être n’est-ce pas le cas non plus. Mais en choisissant de voir le meilleur en chacun de ceux que nous ne connaissons pas assez pour pouvoir dire avec certitude qu’ils sont trop éloignés de nos valeurs, nous évitons de nous permettre de jeter un regard dévalorisant sur des inconnus. Ce jugement permanent est, à mon sens, une des raisons pour lesquelles nous vivons dans une atmosphère générale de froideur, dans la peur constante du regard de l’autre, et que nous tombons parfois dans l’injonction à la fois du « paraître » et du « meilleur ».

La force du paraître nous enjoint de nous créer une façade sans fissures, en tout point conforme à ce qu’attendent de nous les normes sociales : tels vêtements, telle attitude, telle expression faciale. La pression du meilleur est cette force presque insurmontable qui nous écrase lorsque, par malheur, nous ne sommes plus capables de montrer aux autres ce qu’ils attendent de voir. Quand un parent hurle sur son enfant dans le métro, pensons à la pression qui pèse sur ses épaules, à sentir tous ces regards désapprobateurs ; on pourrait presque entendre les pensées négatives : « incapable de tenir son gosse », « moi les miens je les tiens, ils font pas des scènes comme ça »… au parent dépassé d’être submergé de colère, de honte et de fatigue : il n’est pas le « meilleur parent du monde » ! au parent dépassé de se mettre à hurler, sous cette pression insoutenable.

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Pourquoi jugeons-nous ?

Lorsque nous jugeons, nous nous comparons inconsciemment à la personne jugée. Ce parent hurle : moi, je me contrôle, je suis rarement sujette à ce genre de débordements, surtout en public. Cette personne nous dépasse : moi, je respecte toujours l’ordre de la file et je laisse parfois les gens passer devant moi, quand je vois qu’ils sont pressés ! Ce vendeur nous parle avec agressivité : moi qui lui ai parlé avec tant d’amabilité, voilà bien ma récompense…

C’est ainsi une manière de rester bien confortables dans nos baskets, sans nous intéresser à ce que nous pouvons percevoir dans l’attitude de l’autre. Plutôt que de nous demander pourquoi nous sommes heurtés, ce que cela réveille en nous, nous enclenchons le mode jugement. Il est, c’est vrai, plus facile pour notre cerveau, de critiquer ce que nous voyons en face, plutôt que de remettre en question ce qui est ancré en nous.

Récemment, un témoignage a été publié sur le site communautaire madmoiZelle.com. Une madmoiZelle souhaitait partager avec les lectrices son expérience de la relation libre : une relation sentimentale non-exclusive.

Il est facile de juger cette jeune femme, et beaucoup de lectrices se sont vite engouffrées dans la brèche : « plus de respect pour soi, plus de respect pour les autres », « et les valeurs dans tout ça ? », « on ne manque pas d’ouverture d’esprit parce qu’on refuse d’ouvrir nos cuisses à tout va ! » Moi-même, à la lecture de ce témoignage, je me suis posé plusieurs questions. J’aurais pu me contenter de me dire que la non-exculsivité, ce n’était pas moral, et qu’une bonne relation amoureuse ne peut trouver son équilibre que dans la fidélité et la monogamie. Mais, me sentant heurtée, j’ai préféré regarder en moi pourquoi cela me heurtait, plutôt que de l’imputer à cette demoiselle et à sa vie sentimentale et sexuelle.

Cette rapide introspection (je n’ai pas dû creuser bien loin…) m’a permis de conclure que dans mon cas, la relation exclusive était ce qui me convenait le mieux. Que je ne me sentais pas prête à sortir de mon schéma monogame, fidèle et exclusif, parce que ça fait partie de qui je suis et de ce que j’ai besoin de vivre pour me sentir en sécurité affective. A partir de ce moment-là, je n’ai plus ressenti le besoin de juger l’auteure de ce témoignage, car j’avais trouvé la réponse à ma gêne. J’ai même été très touchée par ce que son compagnon lui a dit au début de leur relation : « Ton corps ne m’appartient pas et ta sexualité non plus.« 

Finalement, à la lumière de ce partage, comment pouvais-je juger leur relation comme étant déséquilibrée et malsaine ?

Les compliments

Notons qu’on peut également juger de manière positive : « tu » es gentil, « tu » es belle, « ton » travail est remarquable… Ces jugements sont alors appelés des « compliments », qui, contrairement à ce qu’on peut penser, ne sont pas forcément toujours faciles à accepter !

Que faire lorsque nous recevons un compliment qui ne fait pas écho en nous ? Ce n’est pas parce qu’on dit à quelqu’un qu’il est beau, qu’il prendra cela pour argent comptant et nous croira sur–le–champ… car nos blessures les plus profondes sont plus fortes que les compliments, et une fois le jugement positif reçu, il est difficile pour la personne qui le reçoit, de le refuser : combien de fois nous sommes-nous contraints de taire notre « Non, je ne me trouve pas beau… », parce qu’on n’aurait reçu qu’un « mais siii… » et on aurait aussi couru le risque de véhiculer l’image de la personne qui repousse un compliment juste pour qu’on lui en donne encore plus. (mais si, vous connaissez cette personne… et vous refusez que ce soit vous !)

Il est parfois bon de laisser à l’autre l’opportunité d’exprimer son désaccord face au jugement (même positif !) que nous posons sur lui : en disant « Je te trouve très beau », nous ouvrons la porte pour laisser entrer un « Eh bien moi, je ne me trouve pas beau ». En décrivant ce qui nous plaît vraiment dans l’attitude, les gestes, les paroles de l’autre, nous lui permettons de prendre la vraie mesure de notre appréciation, de comprendre combien il nous touche.

« Ta peinture est magnifique ! » peut aisément se transformer en « Je suis très touché par ton tableau, très ému par le bateau naufragé sur les rochers, je m’y croirais presque ! » Le peintre en question pourra alors regarder ce bateau sous un angle tout à fait nouveau…

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Il n’est cependant pas toujours aisé de se départir du jugement… c’est un automatisme : nous avons été élevés comme cela. Depuis la plus tendre enfance, nos parents ont jugé nos actes (nos « vilaines bêtises » et nos « beaux dessins »), l’école nous a jugé en permanence au travers de ses notes et de ses appréciations, et nous sommes pétris de préjugés, de jugements hâtifs, envers les autres, mais aussi envers nous-mêmes… Des étiquettes qui ont été collées sur nos fronts très tôt, dont on a du mal à se départir, nous enferment dans des petites cases et il faut beaucoup de temps pour sortir de nos cases, et ouvrir les cases des autres !

Comme vous l’avez lu, j’ai trouvé plus facile de juger ces inconnus que j’inculpais d’abandon, sans rien connaître d’eux. J’essaye de me défaire de cet automatisme, mais on peut dire que j’ai encore parfois le jugement hâtif. J’essaye de garder un regard neutre et d’analyser ce qui se passe en moi quand le mode jugement s’enclenche malgré moi. Je me retrouve souvent confrontée à mes propres peurs, à mes propres travers, à mes propres étiquettes…

Et vous, comment procédez-vous pour vous détacher du jugement ? Est-ce parfois trop difficile pour vous ?

Je vous souhaite une belle journée, soyez doux avec vous-même !

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Ressources :

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3 commentaires

  1. Article tres juste. J’essaye egalement de plus en plus de m’affranchir des jugements que je sais n’etre que les manifestations d’un petit ego tout étriqué qui se sent menacé dans son intégrité. « Je ne comprends pas la différence de l’autre, elle met en péril ce que je considere comme étant la norme, donc je juge, je le balance directement dans la case « non-acceptable » ». De plus en plus je m’efforce de voir ou d’imaginer The bigger picture, de me dire que les gens peuvent changer, que tout le monde fait des erreurs, que c’est bien pour cela qu’on est humain, qu’il n’est pas impossible qu’une personne dont je désapprouve, a tort ou a raison, le comportement, me sauve la vie demain… Nous sommes beaucoup trop dans le jugement, des autres mais aussi et surtout de soi. Essayons de voir le monde avec les yeux d’un petit enfant qui vient de naitre et est vierge de tout cela. Faisons un peu de nettoyage dans notre esprit et laissons de la place pour que les choses qui importent vraiment – l’amour, la joie, la beauté, la confiance, etc. – s’epanouissent :)
    PS: ton blog est super, je passe mon aprem a le dévorer alors merci :)

  2. je suis très contente de tomber sur cet article; je me suis fait deux fois réprimandée dans la rue par des inconnus parce qu’épuisée par mes deux enfants en bas âge, je criais un peu trop fort dans une situation de crise… Ce qui est extrêmement douloureux à vivre car ces situations tendues avec des petits est déjà en soi suffisamment dure à gérer et que je culpabilise toute seule sans aide de personne quand cela m’arrive de crier sur mes deux amours…
    A ces personnes là, j’aurais plus envie de leur dire: au lieu de me juger et de me traiter de mauvaise mère, vous pourriez peut être me demander si j’ai besoin d’aide, si ça va. Un regard de bienveillance par exemple au lieu d’un jugement qui m’affectera profondément.
    Alors merci de votre article.

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