non-violente

Tolérer ou accepter ?

Attention : ce billet est hautement inflammable, et ma réflexion est peut-être un peu périlleuse. Au lieu de vous livrer des clefs et de vous proposer un contenu abouti, dont je suis sûre et avec une position campée, je vais ici réfléchir quasiment en même temps que j’écris… donc encore une fois, venez partager avec moi ce que vous pensez du sujet !

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Tolérer vient du latin tolerare et veut dire, à la base : « accepter ce qui, d’ordinaire, n’est pas acceptable ». Ayant une maman professeur de langues anciennes, j’ai eu très tôt en tête cette étymologie un peu particulière qui me fait un peu buter sur le concept de la tolérance.

Un peu comme le concept de la modération (un prochain article aura pour objet cette Sainte Modération), il me chatouille le cerveau depuis un moment. Soyons clairs : je ne suis pas tolérante. (suite…)

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Je juge, tu juges, il juge…

Un après-midi, alors que je sillonnais les routes de la campagne parentale pour gérer les accotements meubles, j’ai failli diriger toute la famille dans le fossé le plus proche en attardant mon regard sur une scène inhabituelle : une voiture s’était arrêtée à l’orée d’un champ, les passagers à l’arrière ont ouvert la portière et en ont fait descendre un petit chien roux à l’air passablement malheureux. Je les ai vus ensuite refermer la voiture et continuer doucement sur le sentier qui montait, avant de disparaître de ma vue.

Ni une, ni deux, j’ai enclenché le mode jugement :

Pff, et voilà, encore des irresponsables qui abandonnent leur chien dans la nature. Pauvre toutou, ces gens sont vraiment horribles.

J’ai fait demi-tour et je me suis engagée dans le même sentier que la voiture bleue, en espérant retrouver le chien, qui restait cependant invisible. Au bout du chemin, une aire de parking, où est garée la voiture, maintenant vide. Derrière, un canal avec une route de promenade. Et ma mère de me dire, une fois elle aussi sortie du mode jugement :

Ils ont peut-être fait sortir le chien avant parce qu’il devait faire ses besoins ou il était très énervé, et ils l’ont retrouvé au niveau de l’aire de parking…

Et dit comme ça, ces gens dont je n’ai même pas vu le visage avaient beaucoup moins l’air d’être des monstres.

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Lorsqu’on rencontre une situation qui nous heurte, qui nous choque, nous avons vite tendance à porter un jugement sur les gens qui en sont, d’après nous, à l’origine :

  • quand un parent hurle sur son enfant dans le métro
  • quand une personne nous dépasse dans la file d’attente
  • quand un vendeur nous parle de manière désagréable, avec agressivité
  • de manière générale, souvent quand une personne qu’on croise, ne réagit pas de la manière que nous attendions, que nous trouvons « acceptable »

Nous jugeons également facilement lorsque nous parlons avec une connaissance de quelqu’un qui n’est pas là : on a vite fait de ne parler que de ses travers, en généralisant, et en enlevant ses faits et ses dires du contexte dans lequel ils résident. (suite…)

Avant…

Avant, j’étais un peu raciste.

Je disais, « je suis pas raciste mais… », mais ils m’énervent à parler arabe dans la rue, mais ils me saoulent à pas aller en cours le jour de l’Aïd. Je tournais la tête quand je voyais une femme voilée, en me disant que c’était ridicule, et que de toute façon ils lisent même pas le Coran chusûre, alors qu’ils la ramènent pas.

Avant, j’étais un peu homophobe.

Je disais, « je suis pas homophobe mais… », mais j’aime pas trop voir un couple d’hommes s’embrasser, ça me dégoûte un peu quoi. Je trouve qu’ils devraient pas se marier, parce que le mariage c’est un homme et une femme, c’est comme ça et puis c’est tout. Je croyais à l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés », et je voulais un peu qu’ils se cachent, quand même.

Avant, j’étais un peu sexiste.

Je disais, « ah ça non, je suis pas féministe », je trouvais ça un peu crade de voir une mère allaiter en public, par exemple. J’avançais, aveugle, dans le monde de la publicité, bombardée de corps féminins dénudés pour vanter les mérites d’un casque audio ou d’une voiture, et je ne réagissais pas. Aucun problème.

Avant, j’étais un peu spéciste.

Je disais, « j’adore les animaux, mais… », mais bon que les animaux mignons, les chats surtout. Les autres franchement… qu’ils meurent ou pas… les lardons et le blanc de poulet, façon, c’est trop bon. Ils sont là pour ça, non ? Alors c’était pas ce que je préférais, mais ça me dérangeait pas plus que ça, de manger du lapin pendant que mon lapin de compagnie faisait ses dents dans la cage, à deux mètres de moi.

Avant, j’étais un peu violente.

Je disais, « une fessée ça n’a jamais fait de mal à personne », il faut bien les éduquer les gosses non ? Y a que comme ça que ça marche. Pas question que les enfants deviennent des rois. J’oubliais que j’avais été aussi une enfant et je me voyais perpétuer cette tradition, sans me poser de questions.

Avant, je ne réfléchissais pas, je ne laissais pas la personne que je suis vraiment prendre le contrôle de mes pensées. J’étais dirigée, comme un robot, par les préjugés et les automatismes que j’ai absorbés pendant dix-huit ans de vie dans une société majoritairement sclérosée, intolérante et violente.

Et un jour, je me suis réveillée de cette torpeur. J’ai ouvert les yeux sur un monde nouveau, où je voyais un peu trop de choses qui me gênaient, à l’extérieur, comme à l’intérieur. A l’intérieur de moi. J’ai eu l’impression que mon champ de vision s’élargissait soudainement, et que je voyais à la fois mieux et plus loin. (un comble, moi qui suis myope comme une taupe…)

Evidemment, ça ne s’est pas fait tout seul. J’ai rencontré des gens, j’ai beaucoup discuté… enfin avant, j’ai surtout écouté, les conversations des autres. J’ai été révoltée, puis curieuse, puis conquise. Alors je me suis mise à parler, à poser mes questions, et j’ai reçu certaines réponses. D’autres restent encore à trouver, la route est longue et je n’en suis qu’au début du chemin. J’ai lu, énormément, j’en ai dévoré des livres et des articles sur la bienveillance (surtout éducative dans un premier temps), sur le sexisme, sur l’homophobie.

Et j’ai utilisé ce cerveau que je possède, qui fonctionne parfaitement bien, et cette qualité de vie que j’ai la chance d’avoir et qui me permet de me poser, et de me soucier de tout cela. Bien au chaud chez moi, un toit sur ma tête et le ventre plein, je me suis demandé ce qui n’allait pas. Et ce qui n’allait pas, c’est que je me sentais pleine de rage, parfois de haine, et que je ne savais plus où donner de la tête pour l’évacuer. Je trouvais des boucs-émissaires, mais sans grande conviction finalement : ça ne m’aidait pas d’être violente comme ça. Ce n’était pas eux les coupables, ce n’était pas la bonne technique.

Alors je cherche à faire autrement.

Je pense qu’on peut faire évoluer le monde, en faire quelque chose de beau et de serein. Je pense que tout cela se base sur une relation pacifiée à soi, aux autres, au monde tout entier.

La route est longue, comme je l’ai dit. Je n’ai pas toutes les clés, je n’ai pas ouvert toutes les portes, peut-être ne les ouvrirai-je jamais toutes définitivement.

Je voudrais dans cette catégorie réfléchir sur les mécanismes de la violence, sur les formes qu’elle revêt, et sur les moyens qu’on peut utiliser pour s’en défaire. Je vous invite à partager vos impressions sur mes billets, que j’essayerai de faire fréquents et compréhensibles. (pas toujours facile…)